lundi 29 mai 2017

extrait du roman "Les Chevaliers de la Dune", 2014, Les Editions de Trozoul Yann VENNER

"- Tu sais Fanch que les plages du monde fondent actuellement comme du sucre ?
- Je le sais pour sûr ! Elles pourraient même avoir disparu avant la fin du nouveau siècle. C’est la conséquence d’un appétit démesuré et contemporain pour notre sable ! C’est lui le héros invisible de notre époque ! Arrêtons donc de construire avec du béton ! T’es pas d’accord Eugène ?
- T’as raison, quinze milliards de tonnes par an à ce qu’il paraît ! Voilà où on en est avec ces voleurs de sable !
- Et oui, c’est la ressource naturelle la plus consommée après l’eau. On fabrique aussi avec le sable du verre, des cosmétiques des ordinateurs. C’est devenu l’enjeu d’une bataille économique féroce avec ses conséquences écologiques désastreuses !
- Des dragueurs des mers avec leurs suceuses érodent les rivages, le littoral se retrouve grignoté mètre cube après mètre cube et cela devient une véritable maffia ! Cette poudre grise attise toutes les convoitises et les excès des uns rejaillissent dans la vie des autres. A travers la frénésie bâtisseuse, la spéculation immobilière se dévoile. La démesure bling-bling à Dubaï avec ses ilôts artificiels en est bien une preuve Fanch !
- On a même fini par vendre du sable d’Australie aux Arabes, tu te rends compte La Brebis ? Du sable aux Arabes, puisque celui du désert ne vaut pas un clou pour la construction ! Et puis quand il faut le dessaler ce sable, toute une histoire ! Certains ne le feront pas ou presque pas. Imagine ces appartements devant les plages marocaines bâties de la sorte ! Dans trente ans, le sel mélangé au ciment aura tout bouffé et les constructions s’écrouleront !
- Finies les vacances à la plage dans cinquante ans ! Trébeurden, Trélouzic, l’île Molène, Tresmeur, Pors Mabo, Gwoas Treiz et combien d’autres, rayées de la carte ! Vise un peu la gueule des touristes !
- « La mer est mon plaisir. » nous dit la devise de Trébeurden. Tu parles d’un plaisir avec du roc sous les pieds quand tout le sable se sera barré ! Extraire le sable au large de Trébeurden est une folie ! Non pas douce, mais très salée la note ! Très salée ! Et dire que cinquante pour cent de la population mondiale vit en bord de mer ! Foutu le littoral, foutu !"

prochain roman, extrait...



CHAPITRE I



Le réveil sonne à sept heures pile pour Fanch Bugalez qui a mal dormi. Blotti contre Gwendoline, il ne cesse de presser son corps contre elle. Bougeant, remuant, l'homme entoure de ses bras le cou et les hanches de sa bien-aimée. Qui finit par réagir :
-  Quand tu auras fini de me réveiller, préviens-moi !
Et voilà notre Fanch Bugalez tout décontenancé. Lui si sensible, nerveux et agité depuis qu'il a repris « Le Café du Loup Rouge » avec sa compagne, n'ose soudain plus bouger. Ni respirer. Plusieurs anges passent, un goéland  s'esclaffe sur la toiture au-dessus d'eux.
-  Tu respires ou tu es mort, l'interroge Gwendoline?
Deuxième coup de semonce, bien que prononcé avec une pointe d'humour. La première injonction a aussi été formulée sur le ton de la plaisanterie, mais Fanch, obsédé par sa propre nervosité, n'en avait pas saisi la nuance.
  -  Gwendoline, je sens que je bande.
-  Tu le sens, d'abord ? Ou tu bandes, après ? A moins que tu ne fasses les deux en même temps ! Car si c'est une érection avant miction, dis-toi que c'est mission impossible...
Et la femme éclate de rire, bien réveillée cette fois-ci.
Fanch, plutôt vexé mais beau joueur, allume la lampe de chevet, se lève d'un bond, et va assouvir un besoin naturel en vidant sa vessie tourmentée. Puis retourne au lit, une idée derrière la tête. A peine est-il allongé que le téléphone sonne.
-  Et voilà ma chance ! Moi qui voulais te faire un troisième enfant, peine perdue...
  -   Allô, oui, qui est-ce ? Vous avez vu l'heure ? 
Haussant les épaules, Gwendoline pouffe en silence, puis ébouriffe sa longue chevelure brune, poitrine en avant, superbe et provocante. De quoi décontenancer le pauvre Fanch.
-   C'est Félix, Félix Stereden, le tombeur de ces dames...
-  … Et la catastrophe de Trébeurden !
-  Ne te moque pas Fanch ! Ton bar a été cambriolé cette nuit. La devanture est brisée, la poignée d'entrée tordue, et la porte du bar a bien souffert. On dirait un crash à la voiture-bélier !
-  C'est une blague ou quoi... T'es encore bourré Félix ?
- Non, je te dis ! A jeun je suis, et déjà sur la piste des cambrioleurs. Ils ont laissé un mot sur le comptoir, car je me suis permis d'entrer.
- Un mot ? Mais quel mot ?
-  « FUCK BUGALEZ » !
Félix a prononcé fuque. Ce qui met Fanch dans un embarras immédiat.
-  Fuque, ça veut dire quoi, à ton avis ?
-  « Va te faire enc... » ! Désolé d'être grossier Fanch !
-  Ah, tu veux dire feuque ?
-  Oui, si tu veux... Et tout le tabac a été volé ! Plus un paquet de cigarettes sur tes rayons !
Un silence.
-  La fumée ne va pas les empêcher de tousser, c'est certain !
-  Et c'est tout ce que tu trouves à dire, Fanch ?
-  Oui ! Je suis estomaqué, sonné, glacé, douché à sec, mal réveillé ! C'est tout ! Attends-moi devant le bar ! J'arrive dans cinq minutes. Merci quand même ! »

Félix a raccroché, dépité.
« C'est comme ça qu'on me remercie ! Y'a plus d'saisons dans cette année, plus d'respect pour un adjudant-chef à la retraite... »

Le Félix qui vit désormais à Perros-Guirec, trouvant plus chic d'habiter cette station balnéaire très connue, fait les cent pas devant le « Café du loup rouge ». Le retraité retrouve ses bas instincts de limier, son flair à la dérive.
-   Encore un coup des écologisses qui croivent que, pour avoir la santé, c'est de voler le poison des autres. Si le cancer du tabac ne m'a jamais effrayé, c'est pas des voleurs à la manque qui vont sauver la Sécu en détruisant les stocks de cigarette en France. C'est devenu une mode ces vols ! Le terrorisme vert ! Va falloir sévir contre  Europé Kologie ! Tous ces écolos qui s’imaginent supérieurs au commun des immortels,  avec leurs études en vert ! Moi, je sais très bien qu'une carotte, ça pousse pas dans un frigogidaire. De même qu'un poisson pané, c'est pas non plus au congélateur qu'il a grandi ! Ces verts bobos nous font des débats sur l'agro, sur l'agglo, les vélos ! Mais jamais sur les négros, les clodos, les homos ! C'est du bourrelage de crâne qu'ils nous labourent la tête avec ! Tout ça va faire de nos gosses des verts de gris ! »
  Ces élucubrations extradivagantes noient le cerveau du pauvre Félix jusqu'à nous en donner le tournis...
  Heureusement, un homme d'action arrive, et quel homme ! Fanch sort de sa vieille Mercedes break au petit trot, le sourcil bas, la joue pas rasée.
-  «   Merci camarade Stereden ! On voit que tu restes un bon chien de la République !
- Ne commence pas avec tes réflexes de petit libertaire. Occupe-toi plutôt de ta boutique.
Ping-pong verbal habituel entre deux frères ennemis qui se connaissent depuis des lustres. Fanch photographie d'abord les lieux. Au sens propre et figuré. Il a sorti un téléphone portable dernière génération qui estomaque son vis à  vis.
- Eh ben mon colon, te voilà équipé à la mode bobo !
-  Bobo ou pas, je flashe à tout va. La scène de crime, toi tu connais ! Et pour aller plus vite avec les assurances, je prends les devants.

mon prochain roman, extrait...



CHAPITRE II


  Gwendoline a préparé et noté, sur un grand calendrier cartonné, les différentes animations et leurs dates, qui auraient lieu prochainement au Café du Loup rouge. Elle s'est vraiment piquée au jeu d'animer et de mettre en valeur son lieu de travail, où elle passe environ huit heures par jour avec Fanch.
La prochaine animation a pour thème : « Solidaires, pour quoi faire ? », un débat citoyen qui aura pour invité une personne qu'elle a contactée, dont elle attend encore la réponse ; qu’elle espère positive. C'est un humaniste éclairé, un progressiste de terrain, créateur et fondateur de jardins solidaires dans les villes. N'est pas Pierre Rabhi qui veut, mais cet homme  est un peu son frère jumeau. Gwendoline aimerait que des adolescents, encadrés d'adultes qui aiment le jardin, créent une petite entreprise de paniers de légumes frais et bios, bien entendu. Elle en a parlé avec Fanch hier soir, avant que ce dernier ne plonge dans un profond sommeil, bercé par le chant des courges, carottes, légumes racine et autres laitues de saison.
Viscéralement liée à la terre nourricière, pieds bien ancrés au sol, la jeune femme se souvient de sa petite enfance au Saskatchewan, quand son grand-père Ange Le Morvan, natif de Plouaret, l'asseyait au jardin potager entre deux rangées de légumes, à même le sol. Gwendoline, encore tout bébé, pouvait ainsi toucher de ses petites mains la terre. Elle en effleurait d'abord la surface, granuleuse, de couleur sombre. Contact tiède et humide. Puis, l'enfant aux doigts chercheurs explorait la couche superficielle de cette tendre croûte. Portée à la bouche et sous les narines, la poignée de terre dégageait des saveurs de silex, d'humus, de feuilles en décomposition. Odeurs herbacées et fumées à la fois, tandis que le goût en bouche, malgré le contact rêche sous la langue, se montrait des plus agréables. Son grand-père, le dos courbé, n'ignorait rien de cet apprentissage car de temps à autre, il jetait un coup d’œil en arrière, soucieux d'exercer une surveillance – discrète mais efficace - sur sa descendance. Le retraité souriait devant les grimaces et sourires qui alternaient sur la face de sa petite fille. Elle, yeux plissés, les joues barbouillées de terreau et granulats les plus divers, offrait son  doux visage  au soleil bienfaiteur.

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