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dimanche 2 février 2020

Le mauvais oeil, nouvelle en 3 parties


Kerlouzic en Trégor ou le mauvais œil

1  Mauvaise vue


  Il y avait près de Lannion, du côté de Kerlouzic, près d’une source claire où chantent les grenouilles, une ancienne institutrice nommée Félicie Le Coz. Elle habitait seule une simple bâtisse dont les murs de granit, rongés par le lierre, menaçaient de s’écrouler. De larges fissures – par lesquelles la pluie s’était peu à peu infiltrée -  avaient remplacé les anciens joints, faits de terre et de chaux. Tout s’effritait, menaçait ruine, tandis que la vieille femme continuait de chantonner, malgré les assauts répétés du destin.
  Deux fois veuve, un unique fils soldat de l’ONU, tué lors d’un énième conflit interreligieux, Félicie est atteinte depuis quelques mois par la DMLA, une dégénérescence macula ire liée à l’âge. C'est-à-dire, en termes moins choisis, qu’elle sera bientôt aveugle. De troubles pensées assaillent Félicie. DMLA moi ! Ce toubib et cet ophtalmo de malheur se sont mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Juste bons à me piquer mes sous et à creuser le trou de la Sécu, ces vieux myopes ! La dernière phrase lui ayant échappée, soliloquée à voix haute :
  -  C’est pas à Félicie qu’on va faire prendre des vessies pour des lanternes !
  -  C’est quoi, Mam’ goz, des vessies ? Et des lanternes ?
  Le petit orphelin de cinq ans, seul héritage laissé par un soldat mort et une mère disparue on ne sait où, répond au doux prénom d’Oscar. Sa grand-mère Félicie a obtenu auprès des juges de tutelle la garde et la possibilité d’éduquer au mieux cet enfant qu’elle aime à habiller de bleu. Il a déjà connu deux orphelinats et une famille d’accueil.
La mam’goz s’était battue, Félicie avait gagné. Pour le moment. Même si l’extérieur de la vieille bâtisse du hameau de Kerlouzic avait fait un peu tiquer l’assistante sociale, venue de Lannion.
  La DMLA, si elle progressait, devait rester secrète ; sinon, Félicie serait jugée incompétente, inapte. Plus d’Oscar à la maison, plus aucun rire, ni sourire d’enfant. Je suis peut-être égoïste, pense-t-elle, mais merde à l’institution ! Ce gamin est mieux ici que dans un orphelinat sans âme et sans amour !
  -  C’est quoi, Mam’goz ?
  -  Quoi, quoi ? … Ah oui ! Des vessies. Et des lanternes ? Eh ben, c’est une vieille chanson que je chantais étant petite, à l’école… Mais je l’ai oubliée, mon petit Oscar…
Et dans un tendre sourire, le regard embué de larmes retenues, Félicie prend l’enfant sur ses genoux et lui chantonne à l’oreille des syllabes étranges revenues du passé.
Oscar n’insiste plus ; l’enfant écoute la berceuse, emporté dans un autre univers.
La grand-mère aussi s’endort peu à peu. Elle resserre les bras autour de la couverture de laine bleue, qu’elle a tricotée récemment, malgré sa vue qui baisse.
Oscar n’est plus là ; n’a jamais été là. Un phantasme d’enfant trouvé. Une résurgence du passé.
Un passé, qui ne passe pas.



2  Œil pour œil

  A quelques pas du hameau de Kerlouzic, où se tenait encore debout la demeure de Félicie Le Coz, vivait un célibataire surnommé Fanchdu. Ses relations avec l’ancienne institutrice se bornaient à un bonjour ou un bonsoir - une fois l’an tout au plus.
François Lenoir était né en pays gallo, vers Pordic, « … Tout loin là-bas, bien au-delà de Guingamp, tu vois ? » comme aiment à dire dans leur langue certains habitants du Trégor - buveurs de cidre aux aigres bulles.
  -  «  Et tu sais pas, mais moi je sais, que son père à ce gars-là, tu vois, oui son père même, c’était un bûcheron un peu sorcier, mais aussi un chasseur d’oiseaux, oui !  Et qui chassait à la glu. Oui la glu ! Tu vois ? Et qui clouait, Ma Doué,  aux portes des granges ... des hiboux ! Oui vat ! Des hiboux ! »
   François Lenoir, surnommé Fanchdu, est arrivé en ce pays de  Lannion,  accompagné – sans le savoir - de cette sombre rumeur.
  La principale activité de ce robuste gaillard consiste à « faire du bois pour les beurgeois  d’Lannion », stère après stère, corde après corde et cela cinq jours par semaine, « Tout à la sueur de Loupig et d’mes deux bras ! »
    Pas de tronçonneuse, un antique cheval et quelques outils – entretenus à la perfection et  ayant appartenu à son défunt père – pour richesse ; plus une cabane de rondins sans aucun confort. Entendons par là ni sanitaire, ni douche, ni chauffage. Deux planches de bois mal équarries, recouvertes de foin renouvelé chaque saison, lui servent de couchage ; une autre large planche posée sur deux rondins de vieux chêne pour table, un tabouret, et une pompe à bras près de la porte d’entrée pour se fournir en eau, telle est la fortune de ce brave travailleur.
    Près de huit heures par jour, Fanchdu débarde, faucille, hache, coupe, fend, aidé de son solide postier breton, dont la vue baisse terriblement. Un glaucome.

Ce jour-là.
  -  Allons, mon brave Loupig, va tout drè, suis ton instin’. Te laisse pas faire ! Tu vas y arriver !
  Et, suite à ces encouragements, le cheval tire - sur un sol couvert de ramures enchevêtrées, et souvent glissant- les lourds troncs d’arbres. Tandis que là-haut, s’agitent dans les frondaisons, nombre d’oiseaux en révolte. Quel barbare ose ainsi venir détruire leur forêt ? Au nom de quoi ? Un concert de piaillements, de sifflements agacés, tombe sur les deux criminels venus piller et saccager cet espace sacré. Oreilles agacées, Fanchdu et Loupig continuent de débarder, avec encore plus d’acharnement.
La sueur coule, des mouches se collent sur les chairs, s’agrippent. Elles agacent, s’acharnent, bourdonnent. L’homme et la bête s’évertuent.
  Hennissement violent. Une terrible embardée. Un taon vient de piquer Loupig sur la croupe. Le cheval se cabre sous la douleur et détale de toute sa puissance, arrachant tout sur son passage. Nouvel hurlement de la bête blessée. Rendue folle, ensauvagée.
  Le temps de réaliser, Fanchdu essuie la sueur qui coule entre ses yeux. Regarde, impuissant - à travers un voile de larmes piquantes - les dégâts. Harnais arraché, guides et rênes rompus net ; branchages en tous sens, comme une armée de piques et d’épieux, jetés et saccagés par le poing d’un géant.
  Plus de cheval. Fanchdu part à sa poursuite. Ses grosses bottes de caoutchouc entravent sa course. Respiration hachée, souffle bientôt absent. L’homme s’appuie contre le tronc d’un frêne. Écoute.
  Là-haut, les oiseaux se sont tus. L'orage s’annonce. Dans un ciel lugubre, s’enroulent de longs écheveaux de nuages écorchés par le vent. Grondement de tonnerre, précédé d’un violent éclair. Le bûcheron sursaute, puis frissonne -  au moment même où la foudre s’abat ; à quelques pas de lui. L’écho lointain d’un hennissement lui parvient. Fanchdu reprend sa marche.
  La pluie a redoublé de violence. Monte l’air chaud de la terre, tapissée de feuilles mortes, tandis que la température baisse brusquement. On avance dans un terrain hostile où l’on distingue avec peine la trace des sabots ainsi que la sente créée par le cheval en fuite. Feuilles vertes déchirées, branches cassées guident Fanchdu.
  -  Mon pauvre Loupig, t’as pas demandé ton reste, pour sûr ! Le diable aurait été à tes trousses que tu…
  Stoppé net par ce qu’il aperçoit, François Lenoir est à l’égal d’une statue. Mais une statue qui tremblerait. Des pieds jusqu’au sommet du crâne.
   Des centaines d’oiseaux noirs, dont les plumes renvoient des éclats métalliques violets, bleuâtres, s’agitent en tous sens, dans un étourdissant vacarme de cris rêches, nasillards et bruyants. Le haut de leurs pattes aux plumes hirsutes recouvre une forme allongée, comme secouée de frissons.   Des centaines de pattes, de corps d’oiseaux au bec noir, trouent les chairs, décavent les orbites, creusent à coups précis d’horribles cavités. Et, du bas du bec blanchâtre de ces  oiseaux en folie, dégouttent des ruisselets de sang sur le corps torturé du cheval couché.
  Dans un dernier hennissement, lugubre, la bête relève sa tête rougie, tournée vers son maître. Les dents de Fanchdu claquent ; ses jambes s’affaissent. Il pleure.
  Les corbeaux freux continuent leur festin. Loupig, à l’agonie, respire à grand peine.
  Alors, dans une rage subite, hors de contrôle, le bûcheron court sur la colonie de freux, une grosse branche à la main. Et dans un hurlement de folie, Fanchdu tape, tape, tape sur cette masse de plumes, de becs et de pattes frémissantes.
  Masse aussitôt envolée et désormais perchée sur les arbres alentours. Le fils de l'ancien sorcier chasseur se retrouve dominé, cerné par toute la colonie qui l'insulte.
  Au sol, la dépouille du cheval massacré. Comment avait-il pu se laisser dévorer ? Était-il tombé ? S’était-il dans sa fuite aveugle brisé un membre ? Et toutes ces centaines d’oiseaux rendus cinglés par l’odeur du sang ? Pourquoi ? Pourquoi ?
François Lenoir caresse son postier breton, lui embrasse les naseaux.
  -  Bande d’assassins ! Mais où est votre maître ? Ce lâche qui n’ose se montrer.
La lourde pluie, à grandes rafales de vent et de bourrasques, s’abat de nouveau sur  l’homme et son cheval mort, tandis que, dans le lointain, Fanchdu croit entendre grincer les roues de la charrette de l’Ankou. Le bûcheron ferme les yeux. Ceux du cheval ont disparu, remplacés par deux flaques rondes de sang noir.
  Les corbeaux freux portent la mémoire des ancêtres. Une mémoire qui crie vengeance. Tous attendent le crépuscule. Ils ont le temps et le nombre pour eux.
  Et quand la nuit viendra, ce sera au tour des hiboux.







 3 Les yeux dans les yeux

  Près du hameau de Kerlouzic, coule une rivière. Les habitants du lieu l’ont nommée la Fraîchouze.
  Sa pente est lente, son débit discret. Elle offre aux animaux ainsi qu’aux humains son eau pure, claire et désaltérante. Fraîche en toutes saisons. Elle coule ainsi sur deux kilomètres environ, avant de rejoindre un cours d’eau plus conséquent et plus turbulent, le Léguer.
  En ce matin d’hiver, tout est calme. Un timide soleil, tel un œil atteint de cataracte recouvert de sa peau, perce à peine la croûte des nuages. La rosée de la nuit a envahi les prés. Dressées sur leur hampe emperlée de gouttelettes froides, quelques rares fleurs bleues parsèment le paysage. En regardant d’un peu plus près, pour ceux qui ont une bonne vue, quelques amas de crottes de lapins, encore fraîches, luisent. La nature joue son rôle et semble être bien faite.
  L’ouvrier Cozic, au milieu de la route, conduit son vélo d’une main sûre. L’autre main fouille au fond de la poche droite, à la recherche d’un mouchoir à carreaux, roulé en boule. Il longe la rivière qui coule à peu près parallèle à la chaussée. Pas de vent. Tableau bucolique. Homme à vélo, pas de hic. Sauf un caillou placé là, au milieu de la route. Un innocent caillou.
  Le temps pour moi d’aller à la ligne et voilà notre Cozic sur le cul !
  Le vélo à la rivière. L’homme à la peine et en colère. Souffrant du poignet gauche. Cassé net !
C’est alors qu’il entend, comme venu du fond de la rivière, une étrange parole :
- « Dis ce soir à ta femme de laver tes habits. Tous ce que tu portes sur toi. Et demain matin, sois en sûr, ton poignet sera guéri et tu pourras, en remerciement, revenir au même endroit demain soir, pour m’aider à essorer le linge que j’apporterai… »
  Se relevant avec peine, le dos meurtri, l’ouvrier Cozic, qui est plus préoccupé par son poignet brisé et le fait qu’il va arriver en retard au travail, que par cette voix venue d’ailleurs, s’approche de la rivière ; rien. Aucune trace humaine, aucune femme ou lavandière en train de battre son linge, rien. L’eau de la Fraîchouze, indifférente, continue de glisser entre les pierres moussues. Le vélo, au milieu du gué a souffert. Roue avant et guidon tordus, deux rayons cassés, et un dérailleur hors d’usage.
  Cozic frotte de sa main valide son cuir chevelu. Une petite bosse, un œuf de pigeon, a fait son nid au milieu de ses boucles blondes. Une grimace lui tord la face. Son poignet le fait salement souffrir. La fracture, heureusement, n’est pas ouverte, mais comment arriver à Lannion ?
  L’homme clopine pendant une demi-heure, hagard, fiévreux.
  Une voiture, par chance, le prend enfin en stop. Mais la journée de boulot est foutue. Cozic regagne le domicile conjugal, raconte ses malheurs à son épouse Marie-Jeanne qui est en train de laver du linge devant la pompe à bras, près du puits. Dans la cour de la maison, un vélo d’enfant, jeté là, avec négligence.
-«  Te voilà bien, mon bonhomme ! lui dit sa femme. En fait, tu as rendez-vous demain avec une lavandière de nuit. C’est une sorcière qui a pour éternelle punition de laver son linceul toujours sale parce qu’elle a fauté. Elle te le fera tordre et retordre jusqu’à te rendre fou ! Puis, elle t’entraînera au fond de la rivière et tu seras noyé, mon pauvre ! Surtout, n’y vas pas ! »
Marie-Jeanne, par superstition, lave tout de même les vêtements de son mari.
Ce dernier, avant d’aller au lit, embrasse Manek, son enfant aux boucles rousses. Il lui fait gentiment le reproche de n’avoir pas rangé son vélo dans la remise. Et qu’une sorcière pourrait le punir… Mais le garçonnet s’est déjà endormi de fatigue.
  Toute la nuit, l’ouvrier au poignet brisé, cherche une solution. Le lendemain, il ne va pas au travail et un petit sourire se dessine aux commissures des lèvres.
  Vers le crépuscule, après une longue marche, tout en lampant quelques gorgées de lambig pour lui soutenir le moral, Cozic arrive essoufflé à l’endroit de sa chute. Le vélo est toujours là, au milieu de la rivière. Dans l’obscurité, après avoir attendu un bon moment, il distingue une forme blanche sur la rive.
-«  Bonsoir, Cozic. Tu as tenu parole. Touche désormais ton poignet. Plus aucune douleur, n’est-ce pas ?
  Effaré, l’ouvrier tâte de sa main valide l’endroit de la fracture. Plus rien !
-« Eh bien, puisque tu n’as plus mal, tu vas m’aider à essorer mon linge. Allez, tiens ! Et tords bien, tords bien tous ces draps blancs avec moi. Tu te sentiras tellement fort que jamais plus la maladie ni l’accident ne viendront te contrarier. »
L’aigre voix de la femme qui avance vers lui avec un drap mouillé ne l’impressionne pas. Cozic regarde les mains osseuses de la lavandière de nuit, échevelée, les yeux blancs sale, semblables à des boules de gui.
  Cozic tord dans le même sens que la sorcière, tord toujours dans le même sens, au même rythme. Il a trouvé la solution. Surtout ne pas avoir peur et faire semblant de tordre le linge. Mais dans le même sens qu’elle ! Ses yeux rivés dans les siens. Yeux dans les yeux.
  Peu à peu, la femme s’énerve, respire de plus en plus fort. Ses doigts crochus s’agrippent sur le suaire chargé d’eau. Deux minutes encore se passent. Ivre de rage et crachant des onomatopées insensées, la lavandière de nuit trébuche. Cozic, le long drap en main, les forces décuplées et les poignets solides, s’apprête à étrangler la lavandière de nuit.
  Soudain, venu du ciel, un éclair blanc frappe l’ouvrier Cozic.
  Au hameau de Kerlouzic, Marie-Jeanne – l’esprit torturé par la peur - a fini par s’endormir.  Mais dès le lendemain matin, alors que l’enfant dort toujours et ne voyant pas son homme revenir, Marie-Jeanne se dirige vers la rivière. Elle retrouve son homme noyé, le corps coincé entre deux gros cailloux, cheveux et vêtements brûlés. Quand elle rentre chez elle, après avoir prévenu la gendarmerie, c’est pour trouver son fils, laissé seul, grimpé sur sa petite bicyclette rouge. L’enfant pédale, de toutes ses forces, face au soleil. Il ferme les yeux.
-«  Attention ! hurle-t-elle. »
  Trop tard. Le vélo de Manek percute la pompe à bras. Rebondit contre la margelle du puits. L’enfant est éjecté, précipité au fond du puits. La mère a cru entendre le rire grinçant d'une sorcière.
  Le surlendemain, Marie-Jeanne Cozic portait en terre les deux corps.
  Sans aucune pitié, la lavandière de la nuit ricane - là-bas, au bord de la Fraîchouze.


Yann Venner, Trébeurden, février 2020

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